Je ne me souviens pas de mon premier souvenir, juste du premier qui m'ait marquer. Je m'explique; je sais que la première vision et reflexion qui m'a frappée était celle d'un taureau dans un champ, en train de brouter. C'est alors que je comprenais que Tex Avery c'était pas la réalité, que les taureaux on en trouvait ailleurs que dans des corridas, et qu'ils pouvaient être calmes. Mais je me souviens aussi de choses antérieures et sans importances, beaucoup plus floues.
Plus tard, je me souviens aussi de nos parties de jeux, quand mon frère et moi on allait se cacher dans la chambre d'Eric, toujours au même endroit, sous les lits, mais que tu faisais mine de nous chercher. Plus le temps passait, plus tu fatiguais, mais tu continuais parce qu'on avait encore l'âge de jouer. Je me rappelle de ton visage souriant qui nous disait que tu ne pouvais plus continuer, là. Puis les années sont passées. Des deux côtés.
Nous, on se laissait pousser les cheveux et on ne s'adressait plus la parole sans même savoir pourquoi. Toi, on te négligeait. Je n'aime pas parler pour lui, mais moi en tout cas, je te négligeais. Tout comme je le faisais, et le fais encore beaucoup trop ce qui fait de moi une magnifique salope, avec le reste de la famille. Lorsqu'on est rentrés de ces vacances minables, il y a eu l'accident. On en riait quand c'est arrivé. On pensait que c'était bénin, Maman avait même dressé des lits dans le salon pour vous deux en pensant qu'ils allaient te laisser rentrer chez toi et que vous dormiriez à la maison du coup. Puis tu n'es jamais sorti de l'hôpital.
Je me souviens avoir pleuré sur le moment de l'annonce. Puis d'avoir oublié et ris durant l'après-midi, après une crise de larme en publique tout de même. Le soir même, je me vois encore assise sur le lit de mes parents à fixer les photos de toi sur la commode en pleurant, et maman arrivait, les yeux rouges et un sourire aux lèvres et tentait d'avoir des mots doux pour consoler sa peine et la mienne. Le lendemain, déjà jour de ton enterrement, Marie était passée pour comprendre les pleures de la veille et mon absence du matin. Cette fois, je pleurais pour de bon et je m'en excusais: "C'est bête hein, c'est rien, c'est juste, c'est juste .. mon grand-père est mort.". Ce fut l'une des étreintes les plus belles de ma vie. On ignorait toutes les deux à ce moment que moins de deux mois plus tard, ce serait elle que je serrerai dans mes bras en pleurant pour un deuil similaire.
Je n'ai versé qu'une larme au cimetière. Je n'y arrivais pas. Du coup j'ai du faire mauvais genre. Mais j'étais devant un drap blanc, on m'avait bien dit que tu étais en dessous, mais je ne te voyais pas. Alors rien n'est sorti.
Je me souviens de soirée passées à regarder les étoiles avec les yeux bouffis, allongée au large de Cannes sur une falaise de l'île st-Marguerite. Je te parlais à cette époque. L'autre soir, trois ans après ta mort, j'ai essayé de parler à l'étoile du nord. Mais c'était du surjoué. Je ne comprends pas pourquoi, je ne sais pas ce qui se passe dans mes sentiments. Je suis vide de mots.
Parfois je me demande comment ça se serait passé si tu étais resté. C'est un passé alternatif que je n'arrive pas à imaginer.
Je me souviens de mon rêve de la nuit dernière; on allait voir Chuck Berry en concert dans un amphithéâtre foutu à l'envers avec une scène en arc de cercle et les sièges en lignes droites. Tu étais habillé de manière très élégante. Je n'aime pas avoir à me réveiller dans ces moments là. Et pourtant je sais pertinemment que l'on ne se souviens que des rêves interrompus.
C'était donc le prix à payer pour le souvenir; partir sans dire aurevoir. Ca devient une manie entre nous ..